Les temps confus
Renoncement du Père Duchesne à comprendre la logique guerrière
Dans mon livre d’histoire de sixième année, il y avait une section qui s’appelait quelque chose comme “Le Canada et la paix”. On y faisait l’éloge de la participation des troupes canadiennes aux opérations de l’ONU à Chypre ou en Somalie. Nous lisions cette section vers la fin de l’année, tandis que les fenêtres lumineuses nous appelaient dehors. Malgré le printemps et notre désintérêt, l’enseignante était catégorique : le Canada du futur serait ce pays animé d’un grand amour pour le droit international et le multilatéralisme. Je ne suis pas le seul, par les temps qui courent, à me rappeler d’avoir grandi dans cette fiction résolument d’un autre siècle.
Quelques années plus tard, un Président américain que nous détestions — Georges W Bush — tenterait de convaincre la communauté internationale de l’existence d’armes de destruction massive en Irak. Je repense aux discours enflammés à l’ONU, aux apparences qu’on essayait de sauver. Nous étions plusieurs milliers dans les rues de Québec et de Montréal à protester contre la guerre. Le Canada n’y est pas allé. Nous vivions presque dans une démocratie. Ces images sont celles d’un monde qui n’a pas trente ans, mais elles surgissent des temps anciens. Les guerres d’antan se justifiaient — même mal. Aujourd’hui, cette apparence de droit n’a plus de sens. La dernière guerre en date est là pour le prouver.
Le bombardement de l’Iran par Israël et les Américains, qui a commencé le 28 février dernier, n’a pas surpris beaucoup de monde. Depuis plusieurs semaines, les Américains déplaçaient du matériel et des troupes dans la région et les dernières actions spectaculaires contre le Vénézuéla ne laissaient pas supposer de retenue. Nous n’avons pas été surpris non plus par l’absence de justification. Dans un monde où il n’existe que la force, l’apparence de droit n’a plus d’importance.
Sur Polymarket, cette plateforme de jeu en cryptomonnaies, de nombreux utilisateurs avaient parié sur le déclenchement de la guerre. Ceux et celles qui avaient misé juste ont dû se réjouir en regardant leur fil de nouvelles samedi matin. Depuis quelques heures déjà, les aviations israéliennes et américaines pilonnaient les positions iraniennes. Pourquoi ? Dur de le dire. Les explications données ensuite par Donald Trump n’ont pas trop convaincu. Il s’agissait surtout d’appuyer Israël et de décapiter le régime.
Formidable dépense
Devant cette confusion, je me suis pris au jeu de me demander combien ça coûte. L’aviation américaine a, par exemple, perdu trois chasseurs F-15 au dessus du Koweït. À 100 millions la pièce, la facture montait déjà à 300 millions $US. Chaque fois que je vois un intercepteur décoller, je me dis que le missile Patriot se détaille à 4 millions $US (avec trois ans d’attente sur le carnet de commandes). Quant aux Tomahawks qu’on a vu voler en rase-mottes au-dessus de l’Iran, on parle de 3,6 millions le cylindre. Ils en auraient tiré plus de 400 déjà. Faites le calcul. Ça ne fait que 6 jours que la guerre a commencé et la facture dépasse déjà allègrement les cinq milliards, d’après une étude de l’Université Brown. L’Amérique aurait pu acheter le Real Madrid à ce prix, mais à la place elle s’est payée un formidable feu d’artifices. C’est Georges Bataille qui disait que le principe fondamental de toute guerre, c’est la dépense. Il y a l’argent, bien sûr, mais aussi les vies humaines.
On a vu, hier, un navire iranien de classe Suleimani être coulé par une torpille près du Sri Lanka. Sur la vidéo grisâtre, qu’on n’a pas manqué de nous montrer, le bateau est comme soulevé dans les airs, retombe à plat et coule en quelques secondes, emportant avec lui la vie d’au moins 101 marins. Seule la guerre peut nous mener à regarder comme ça, un jeudi soir, 101 êtres humains être engloutis. Netflix est pourtant rempli d’émissions sur des meurtriers en série qui ont tué pas mal moins de monde. J’étais, je l’avoue, en train de manger une boîte de sardines devant mon ordinateur quand un spécialiste a expliqué tout fier : c’est le premier navire coulé par une torpille depuis la Deuxième Guerre mondiale. J’ai retourné cette information deux ou trois fois dans ma tête. Puis, je suis tombé sur un autre, un général israélien celui-là, tout fier de nous annoncer qu’un F-35 avait abattu un avion iranien. C’était, disait-il, le premier avion de l’histoire à avoir été abattu par un F-35. Autant de premières ne peuvent pas nous laisser indifférents.
Promesses non tenues
Parlant premières, c’était le test de résistance pour Mark Carney, depuis son fameux discours à Davos sur les “puissances moyennes”. Il n’a pourtant pas hésité à appuyer les frappes israélo-américaines, dans une missive obséquieuse publiée le jour même. Pareil pour Emmanuel Macron, qui ne s’est pas fait prier pour encourager son homologue américain dans ses beaux projets et envoyer le porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée. Personne ne sait encore ce qu’il compte en faire, mais la résistance à l’Empire n’aura pas duré longtemps pour les puissances moyennes. Ils vont devoir travailler fort pour nous faire croire que nous ne sommes pas le 51e État.
Les spécialistes sont nombreux en ce moment à se demander comment les Américains comptent changer un régime politique depuis le ciel. Sans troupes au sol — ce qui serait une entreprise hasardeuse dans un pays de 90 millions d’habitants — , il est difficile de voir comment au juste la gouvernance de l’Iran pourrait se transformer d’elle-même. Les manifestations, encouragées par Washington et Tel-Aviv au début janvier, se sont terminées dans un bain de sang. Elles ont impliqué pas mal de monde dans la société civile, dont des partisans du Shah. Ces derniers, assez nombreux dans la diaspora iranienne au Canada, sont d’étranges fans de la monarchie, de Trump et d’Israël. Une collègue me racontait d’ailleurs avoir vu un Cybertruck de Tesla avec des drapeaux iraniens en tête de leur cortège à Montréal. Le problème c’est que les Américains semblent avoir autant promis le pouvoir à ces drôles qu’aux indépendantistes kurdes, qui s’agitent en ce moment à l’Ouest. Nous voyons d’ici comment la chute du régime donnerait de beaux résultats.
Politiques de la force
Cette confusion ne semble pas arrêter les résistants du monde ancien, qui continuent de voir une logique dans tout ça. C’est le cas d’Yves Boisvert, par exemple. Ce journaliste du blogue La Presse est devenu majorette le temps d’une chronique pour nous annoncer, à la mort de Khamenei, que “[p]arfois, il faut assassiner les tyrans”. Ça a bien fonctionné avec Kadhafi ou Saddam, il faut dire. Vous aurez beau expliquer que ça n’a rien à voir avec la démocratie, ça en prend toujours un pour applaudir le missile. Pendant ce temps, le monde libre se bouscule pour défendre les pétromonarchies sanguinaires du Golfe. Le plus sinistre c’est que les justificateurs habituels de Trump ont, pour la plupart, laissé tomber pour cette fois. Avec le Groenland, ils nous sortaient toutes sortes d’histoires avec les radars ou la géopolitique, mais pour l’Iran tout est moins clair. Nous entrons dans une zone qui ressemble à une forme d’art pour l’art, c’est la guerre pour la guerre, comme une affirmation de la puissance du tyran.
Si vous souhaitez sortir de la confusion, ne cherchez pas d’autre explication que le pouvoir et son affirmation par la violence. C’est l’Iran aujourd’hui, ce sera Cuba demain. La raison importe peu, c’est la démonstration de force qui compte. C’est, au fond, beaucoup plus simple que la deuxième moitié du 20e siècle et ses guerres faussement justifiées. C’est là, aussi, où il faut sortir de la logique des puissants et penser à ceux et celles d’en-dessous. C’est le peuple iranien qui reçoit les missiles, le peuple américain qui paye la facture, le peuple canadien qui regarde les génuflexions de son Premier Ministre à qui personne n’a donné le mandat d’appuyer une attaque contre l’Iran. Si nous sommes dans un monde de politiques de la force, on serait fou de ne voir que la force des États.
N’hésitez pas à répondre directement à cette infolettre. Je réponds presque tout le temps. J’ai eu quelques problèmes dernièrement avec les messages qui ne se rendaient pas, mais tout est réglé.



Ne renonçons jamais! Merci encore pour ce papier. Je me demande vous aimeriez publier vos textes? Dans un journal comme le Mouton noir par exemple? Ce serait bienvenu je crois.
“Ce journaliste du blogue La Presse…” j’ai ri.