Les jardins gris du présent
Les réflexions historico-cinématographiques du Père Duchesne
Grey Gardens (1975) d’Albert et David Maysles est un des chef-d’œuvres du cinéma direct américain. Le documentaire se déroule dans une maison délabrée de Georgica Pond, l’une des communautés les plus riches des Hampton, sur Long Island. Dans cette demeure à l’abandon vivent deux femmes, une mère et une fille, toutes deux nommées Edith. La mère, Edith Ewing Bouvier Beale, a été mariée à un riche avocat, Phelan Beale, qui l’a quittée en 1931, en lui laissant le domaine de Grey Gardens et des fonds placés en fiducie pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses trois enfants. Le père de la grande Edith, John Vernou Bouvier Jr. — un avocat de Wall Street — était un membre influent de l’aristocratie catholique de la Côte-Est. Pour la petite histoire, Bouvier était le grand-père de Jacqueline Kennedy et de la princesse Lee Radziwill, les cousines de la jeune Edith Beale.
Dans le documentaire, cette dernière, une ancienne danseuse de cabaret, habite avec sa mère, plusieurs chats et quelques ratons laveurs qui ont creusé des galeries dans les murs. Après la mort du père fugitif en 1956, la fiducie familiale a fini par s’épuiser, et avec elle les fonds nécessaires pour entretenir la propriété. Le jardin est en friche, les bibelots empoussiérés, les planchers couverts d’immondices, mais les deux femmes gardent encore l’accent mid-Atlantic, le vocabulaire recherché, les coutumes et les toilettes griffées de leurs origines. Dans la scène d’ouverture, la jeune Edie, habillée comme une carte de mode au milieu du jardin envahi par les ronces, lance avec son accent presque anglais cette ligne digne de la Pythie : “c’est très difficile de tracer la ligne entre le passé et le présent”.
L’aspect le plus tragique de Grey Gardens n’est pas tellement le simulacre dans lequel vivent les deux Edith. À un moment, la mère, en robe de soie, mange du maïs dans son lit encombré de journaux. “Jerry adore mon maïs”, dit-elle, avant de le couvrir de margarine. Le Jerry en question est le sculpteur Jerry Torre, qui visite les Beale à l’occasion et les aide à jardiner. Malgré la folie qui transpire de la scène, il en ressort un bonheur simple au milieu des chats, des ratons et des ruines. À plusieurs reprises, la jeune Edie s’imagine retourner au cabaret, malgré ses 50 ans passés. Elle s’invente des prétendants millionnaires, une vie de courtisane à Manhattan. Les deux femmes semblent bienheureuses dans la fiction quasi-psychotique qu’elles se sont construite.
La catastrophe, dans une telle situation, ce serait la lucidité. Ce qui est troublant dans Grey Gardens, c’est que nous pouvons nous reconnaître dans les Beale. Leur monde en ruines est celui de l’Amérique des années 1920 et du gilded age. Nous habitons nous aussi un domaine délabré, encombré de reliques du 20e siècle, comme l’État de droit et la démocratie. Le réalisme capitaliste, arrivé à son stade délirant, nous raconte chaque jour que tout peut encore être réparé, alors que l’empire s’est déjà effondré. Avant-hier encore, plusieurs médias célébraient la victoire retentissante de la démocratie pro-Européenne en Moldavie, tandis que cette “victoire” signifiait l’interdiction du parti pro-Russe et l’enfermement des dissidents. Les défenseurs de la démocratie libérale semblent encore fantasmer un débat civil et équitable, quand la force est devenue le point cardinal auquel se rapporter. Comme les Beale, l’élite libérale vit dans le simulacre d’une époque révolue.
Habiter l’époque
Le grec ἐποχή — épokhè — signifie le point où un astre atteint son apogée et semble à l’arrêt. Ce sont les philosophes du scepticisme qui ont d’abord utilisé ce mot pour désigner la suspension du jugement. Dans sa Préparation évangélique, l’évêque Eusèbe de Césarée décrit la pensée de Pyrrhon et des sceptiques en expliquant que leur objectif est de se détacher du monde sans chercher d’abord à se prononcer et de trouver ainsi une forme de paix intérieure, l’ataraxie (ἀταραξία). C’est beaucoup plus tard qu’époque prend sa définition commune en français pour désigner une période de temps délimitée. Emprunté au début du 17e siècle, le substantif garde du grec cette idée de finitude, d’arrêt. C’est probablement de là aussi que découle le problème de tenter de définir sa propre époque. Tant que nous vivons, rien n’est fixé. Comment prendre la mesure de ce qui n’est pas encore fini ? Pour les épicuriens, le temps est par essence une mesure du changement, qui n’a pas d’existence propre. Tout au plus pouvons-nous interagir avec les choses, témoigner de leurs accidents, et voir ainsi où celles-ci finissent et où elles commencent. Comme l’écrit Lucrèce, “c’est à partir des choses que naît le sentiment de ce qui est achevé pour toujours”.
C’est pour cette raison que les objets et les artéfacts ont parfois cette aura si particulière. Ils gardent en eux le prolongement de ceux qui leur ont imprégné un mouvement dans l’espace. Ce qui frappe le plus dans la maison à l’abandon de Grey Gardens, c’est cette impression d’un monde mort qui hante encore celui des vivants. Les planchers de bois de la demeure des Hampton sont jonchés de détritus, encombrements d’une apogée qu’on imagine avoir été plus heureuse. Un tableau décroché d’Edith derrière lequel se cache un chat noir la montre encore jeune avec ses perles. L’aristocratie n’est pourtant rien sans sa puissance et sa richesse, qu’un ensemble de signes ridicules parce que sans référent.
Tracer la ligne
Au moment de l’effondrement de la démocratie, les souvenirs du 20e siècle se bousculent comme des ratons dans nos murs. À l’école dans les années 1990, on nous vantait le rôle du Canada dans les casques bleus et l’ONU. On passait bien sûr sous silence le bombardement de la Yougoslavie, l’hypocrisie du “droit” international, la responsabilité de l’économie néolibérale dans le renforcement des inégalités et la destruction des écosystèmes... La propagande scolaire nous offrait un monde lisse dans lequel les droits et la démocratie allaient nécessairement triompher pour le bonheur de chacun, de Juno Beach jusqu’au Ikea. On nous nourrissait de cette histoire libérale qui décrivait une pente inévitable vers plus de richesses, de développement, de progrès technique et de liberté.
Comme l’explique l’Edith du film, la ligne est difficile à tracer entre le passé et le présent. À partir de quand la démocratie libérale a-t-elle commencer à s’effondrer ? Avec la désindustrialisation ? Les pétrodollars ? Reagan ? Clinton ? Bush ? Le passé se poursuit encore jusque dans le présent, même si quelque chose de ce passé et de ses rêves est bien mort. Pendant trois ou quatre générations, nous avons vécu comme des aristocrates qui profitaient des dividendes de l’ordre mondial post-1945. Nous vivons désormais dans un domaine en friche, notre Grey Gardens.
J’ai publié la semaine dernière le premier d’une série de quatre textes sur le site de Nouveau Projet. Il y en aura un par mois jusqu’en janvier.


