Les chiens de tourmente
Les chroniques cynégétiques du Père Duchesne

La semaine dernière, un policier de l’escouade canine de la GRC est apparu sur une de mes caméras. Je chasse à un peu plus d’un kilomètre de la frontière canado-américaine et, apparemment, des migrants ont pris le chemin qu’on appelle la montée Arnold avant de se faire coincer par un camion de police. Ils se sont enfuis sur la terre que je loue avec d’autres, et les agents les ont pourchassés avec des chiens. Du moins, c’est ce que m’a dit la dame de la GRC quand je les ai appelés pour demander ce que leur maudit agent faisait devant nos pommes. Pendant trois jours, les chevreuils ne sont pas revenus.
Depuis que le Très-Honorable Mark Carney, Premier Ministre de Sa Majesté Charles III, a nommé son “tsar du Fentanyl” pour faire plaisir aux Gringos, les patrouilles se multiplient sur le chemin Beaver. On entend les drones et les hélicoptères qui volent au-dessus de la frontière, comme des urubus à la recherche des restes de l’humanité. La frontière, ici, a toujours été une passoire. C’est vrai pour les trafiquants d’armes, de drogue ou de tabac, mais c’est aussi vrai pour ceux et celles qui tentent de fuir l’effondrement du monde. Vous marchez au bout du champ, vous êtes aux États-Unis. On y passait déjà l’alcool du temps d’Al Capone. Le voisin m’a expliqué qu’il a vu, récemment, six migrants qui textaient sous une de ses caméras. Ils ont dû être repérés par un des drones parce que la GRC est arrivée plus tard, heureusement bien après que les passeurs soient venus les chercher.
J’ai vu pour la première fois l’expression “chien de tourmente” dans La Mission des frontières (2002) de Gilles Lapouge. C’est, semble-t-il, le nom qu’on donnait aux mâtins qui traquaient les esclaves en fuite, même si je n’ai jamais retrouvé l’expression ailleurs. J’ai repensé à Lapouge quand j’ai vu sur les caméras le dos du policier avec l’étiquette “K9”: des chiens de tourmente. Ma forêt est pleine de robiniers faux-acacias, un arbre au joli nom, mais que vous apprendrez vite à détester si vous devez vous y frotter. Le tronc couvert d’épines des jeunes robiniers vous lacère facilement les bras et les jambes si vous portez un tissu trop tendre. Entre nous, j’espère que la police est allée s’enfoncer bien comme il faut dans les robiniers.
La nuit comme le jour
Dans la nuit de vendredi à samedi, la pluie qui tambourinait sur le toit de la caravane a cessé vers les deux heures. Les nuages laissaient voir une lune gigantesque qui étendait son halo à travers les quelques champs de maïs jaunis encore sur pied. Les chevreuils ont profité de cette pause dans la pluie glacée de novembre pour aller manger. Plus de police, il y avait deux mâles sur une des caméras, et une femelle sur une autre. Je suis entré dans la forêt vers quatre heures trente à pas feutrés, comme en plein jour. Arrivé sur mon site, une partie de ce peuple de fantômes était déjà partie se coucher dans le bosquet de robiniers derrière le chemin d’accès.
La chasse est souvent vue comme un affront à la nature, mais c’est mal comprendre le rôle de l’être humain dans les écosystèmes. Je me répète année après année, mais l’endroit où je chasse, à Godmanchester, est à un peu plus de 8 km du site Droulers-Tsiionhiakwatha, où les archéologues ont découvert un village iroquoien du 15e siècle. Durant la période du Sylvicole supérieur — qui s’étend de l’an 1000 à l’arrivée des Européens —, les Iroquoiens du Saint-Laurent cultivaient déjà ici les trois soeurs (maïs, courges et haricots). Il faut s’imaginer, il y a mille ans, des champs à la superficie sans doute moins grande et rectiligne que l’open field du capitalisme tardif, mais un paysage tout de même constellé de ces espaces défrichés. Le cerf de Virginie est un animal qui sait s’accommoder des milieux habités par l’être humain. Les Autochtones avaient d’ailleurs l’habitude de prévoir des champs nourriciers spécifiquement pour lui.
Relations
Il est fort à parier que la population de chevreuils a profité de l’avènement de l’agriculture dans cette région. Cet animal peut vivre en forêt, mais il atteint une moins grande densité dans ce type d’écosystème. Trop de chevreuils, et la forêt ne se régénère plus, parce que la moindre repousse est broutée. Les coyotes, opportunistes, arrivent bien à tuer quelques individus affaiblis, mais son principal prédateur, c’est depuis toujours l’être humain. Que nous le voulions ou non, nous sommes une composante importante de l’écosystème. Refuser de jouer ce rôle écologique, c’est aller à l’encontre de millénaires d’évolution d’un territoire forgé par les relations entre nos espèces.
Je suis retourné dans la cache après la pause du midi pour attendre la passe du soir. Vers les 15h00, le soleil est descendu assez pour éclairer tout le revers de la tente que j’utilisais. C’était un grave problème parce que la cache fonctionne dans la mesure où l’on peut rester dans l’ombre. Je me suis tortillé dans tous les sens pour trouver une position qui me permette de voir la ligne de tir sans que mon visage ne soit éclairé. Peine perdue. J’ai donc fermé une écoutille et je me suis caché dans un coin, sans pouvoir voir autrement que sur la caméra de chasse.
La chute
Il n’y a pas plus stupide que l’opposition entre nature et civilisation. De ma cache, j’entends une moissonneuse-batteuse au loin qui récolte un champ de maïs. Le grain ira dans les silos pour engraisser le parc de bétail de l’industrie laitière. L’hélicoptère des services frontaliers mène sa patrouille. Tout cet espace de champs et de forêts est régi par les lois du marché et des États autant que par le cycle des saisons. On ne peut comprendre l’un sans l’autre. La chasse permet d’entrer en résonance avec le vivant, mais aussi avec ses contraintes. Les espaces gigantesques laissés par les monocultures de maïs et de soja ne sont pas propices à toutes les formes de vie. Les chevreuils, les ratons laveurs et les dindons y trouvent leur compte, mais la biodiversité écope de cette quasi-désertification. Il n’y a pas plus grand mensonge que l’équilibre de la nature. Si le monde était en équilibre parfait, il n’évoluerait jamais, et nous vivrions dans l’éternité des choses. Tout ce qui vit est condamné à évoluer ou à disparaître. Ce n’est pas un cycle, mais une chute permanente.
Le chevreuil s’est glissé vers les pommes pendant que je me terrais dans l’ombre. J’ai vu l’image apparaître sur la caméra, comme mon plan bancal l’avait prévu. Mon cœur s’est mis à battre très fort. Je me suis avancé tranquillement vers la fenêtre de la cache pour épauler la carabine. J’étais certain qu’il pouvait me voir. J’avais du soleil plein les yeux comme Meursault dans L’Étranger. Il a levé les oreilles au moment où j’épaulais. Je n’avais pas d’angle pour voir son cœur parce qu’il était derrière un arbre. J’ai essayé de trouver une ouverture, mais je n’arrivais pas à bien l’aligner parce que je tremblais trop. Je me suis arrêté, j’ai soufflé. Je suis devenu soudainement très calme. Il a levé la tête à nouveau. J’ai cherché dans le soleil aveuglant le creux du coude en frôlant l’arbre qui le cachait au plus près. J’ai serré la détente. Ça a été un claquement puissant, puis les oreilles qui bourdonnent dans le silence de l’érablière. L’odeur de cordite flottait dans ma tente. J’ai pris les jumelles pour voir, il n’y avait rien. J’ai attendu dix minutes, je me suis levé, rien.
Peu d’entre nous vont encore à l’église se faire rappeler chaque dimanche leur fin prochaine. Notre époque vit de l’illusion d’un présent éternel, quand tout autour est chaos et misères. Je pratique la chasse comme d’autres allaient à l’église, pour me rappeler de la vanité de toute chose. La chasse est une discipline spirituelle qui explore la limite intangible entre la vie et la mort, entre l’humain et l’animal, entre la violence et la douceur… Je me suis avancé d’une dizaine de pas et j’ai vu, couché au milieu des pommes, comme une grande bête endormie avec un trou rouge au côté droit. Je ne sais pas pourquoi, mais les regrets de Lady Macbeth me sont venus en tête. “Hold my hand. What’s done cannot be undone”. C’était comme ouvrir une brèche dans le désordre du monde. La clairière était silencieuse, et j’avais cette impression tenace que rien ne serait plus jamais pareil.


Texte très, très intéressant. Toutes les avenues de réflexion que vous ouvrez !
Merci pour ce texte instructif et spirituel