Le manifeste de Palantir traduit et commenté point par point
Les analyses du Père Duchesne
Palantir a publié récemment un manifeste en vingt-deux points sur la plateforme X. Pour ceux et celles qui ne seraient pas au courant, Palantir est une entreprise spécialisée dans les logiciels de renseignement, de maintien de l’ordre et de sécurité. Le texte résume la pensée de son PDG Alex Karp, telle qu’exposée dans son ouvrage The Technological Republic (2025). Le Père Duchesne a traduit le texte pour ses lecteurs et lectrices. J’ai également commenté le manifeste point par point de manière à lancer quelques pistes de réflexion afin de mieux comprendre la longue histoire de la pensée technofasciste.
Silicon Valley a une dette morale envers le pays qui a permis son émergence. L’élite de l’ingénierie américaine a une obligation absolue de participer à la défense de la nation.
Le retour d’un nationalisme décomplexé peut paraître étrange à ceux et celles qui ont traversé les années de l’hégémonie néolibérale, mais ce serait oublier que le capitalisme s’est imposé comme système mondial grâce à l’invention de l’État moderne et de ses structures militaires. Sven Beckert l’explique très bien dans son Capitalism: A Global History (2025), mais ce sont les besoins de la guerre qui ont permis aux marchands de la fin du Moyen-Âge d’entrer dans une relation symbiotique avec la noblesse. Pour financer et équiper les armées européennes, les États naissants n’ont eu d’autres choix que de recourir à l’aide des marchands, principaux fournisseurs de liquidités (sous forme de métaux précieux) et de matières premières. En retour, ces armées ont pu défendre et étendre les routes commerciales et garantir l’approvisionnement et la circulation des capitaux. Le capitalisme, le nationalisme et le militarisme ont donc une origine commune. La “dette” des marchands envers l’État n’est pas une invention de Silicon Valley : elle remonte au Moyen-Âge.
Une nouveauté plus intéressante est le rôle donné aux “ingénieurs” dans le manifeste de Palantir. La suprématie de l’ingénierie est un abandon presque total de ce qui a pu être le “projet des Lumières”, du moins celui formulé par Kant dans Qu’est-ce que l’Aufklärung? (1784), à savoir d’“oser savoir” et remettre en question les formes arrêtées de la pensée. Le manifeste de Palantir déplace la question des formes — qui était celle des Lumières — pour s’intéresser à la question des fonctions. Pour Alex Karp, la société est désormais un problème d’ingénierie. Nous assistons depuis longtemps à cette dérive technocratique (c’est celle qui nous a donné les usines Ford, les abattoirs de Chicago et Auschwitz), mais le technocrate était encore un penseur dans la mesure où il était l’étudiant de la théorie. Le 20e siècle a eu un temps une passion pour l’architecte ou le designer, sortes de figures intermédiaires entre la forme et la fonction. L’aboutissement de cette migration totale vers la technique se retrouve dans la figure sacralisée de l’ingénieur.
Nous devons nous révolter contre la tyrannie des applications. L’iPhone est-il la plus grande invention de notre civilisation ? Cet objet a changé nos vies, mais il limite aussi nos possibilités.
Dans la continuité de l’idée précédente, l’impossibilité d’une pensée révolutionnaire n’est plus un problème idéologique, c’est un problème de hardware. Nous remarquerons que les “possibilités” du manifeste sont encore une fois strictement techniques. Il ne s’agit pas de révolutionner les manières de penser, mais de révolutionner les manières de faire. La forme, quant à elle, est réifiée dans l’iPhone ou toute autre machine. La limite posée à l’esprit humain n’est pas celle des cadres de pensée (comme elle pouvait l’être chez les Lumières), mais des cadres matériels.
Des e-mails gratuits ne suffisent pas. La décadence d’une culture ou d’une civilisation, comme de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que dans la mesure où elle pourra assurer la croissance économique et la sécurité.
Le concept de “décadence”, désormais très populaire chez les technofascistes, l’était déjà chez les premiers conservateurs modernes au tournant du 18e siècle. L’obsession pour la “chute” de l’Empire romain et les soi-disant “invasions barbares” se retrouve dans un livre comme The Decline And Fall Of The Roman Empire d’Edward Gibbon (publié entre 1776 et 1789). Les Britanniques tentent, à l’époque, d’y lire la trajectoire de leur Empire, alors que ce dernier atteint son apogée quelques décennies plus tard.
Les thèses de Gibbon ont été largement critiquées depuis. Les historiens latinistes ont complètement démonté l’idée d’“invasions barbares” (des peuples comme les Francs ou les Wisigoths sont par exemple invités à s’installer dans les frontières romaines) et l’idée d’une “chute” brutale de l’Empire romain résiste mal à l’analyse. L’imaginaire de la décadence sert surtout à mettre de l’avant l’obsession conservatrice d’une restauration de la gloire passée.
Le troisième point du manifeste place la population qui n’est pas l’élite dans le rôle de sujets, qui pourraient être contentés parce que leurs élites voudraient bien leur laisser : la croissance et la sécurité.
Les limites du soft power et de la rhétorique humaniste ont été exposées. La capacité qu’ont les sociétés libres et démocratiques de garder le dessus demande plus que de la supériorité morale. Il faut un vrai pouvoir et ce vrai pouvoir sera fondé sur le software.
Palantir, en tant qu’entreprise qui fournit des services aux gouvernements et aux agences de sécurité, a tout intérêt à défendre cette idée. Ce qu’il y a d’effrayant c’est surtout que les logiciels et les systèmes de Palantir sont déjà en usage pour contrôler, traquer et ficher des populations civiles, notamment en Palestine et aux États-Unis. Le projet d’une société de surveillance va donc de pair avec cette informatique militarisée qui sert déjà à entretenir les visées impériales des États et des compagnies qu’ils hébergent.
La question n’est pas de savoir si l’IA sera intégrée aux armes militaires, mais qui le fera et dans quel but. Nos adversaires ne vont pas s’arrêter pour débattre des tenants et aboutissants d’une technologie critique pour leurs forces militaires et leur sécurité nationale. Ils vont agir.
Encore une fois, l’hégémonie des ingénieurs doit prévaloir sur ce qui peut survivre du débat démocratique. Toute discussion philosophique, morale ou sociale sur les impacts de cette technologie doit céder le pas à son utilisation sans contraintes. L’IA de Palantir, telle qu’elle est déjà utilisée par Israël, permet de tuer des êtres humains sur la base de comportements comme la fréquentation de certains lieux ou les commentaires sur Internet. Cette utilisation carrément dystopique des logiciels de défense est déjà terrible en elle-même, mais le manifeste de Palantir propose, au point 17, d’appliquer cette logique à l’ennemi intérieur. Autrement dit, il est demandé de sacrifier le débat public sur des systèmes de surveillance et de contrôle de masse au nom d’un impératif de sécurité.
Le service national devrait être un devoir universel. Nous devons, en tant que société, songer sérieusement à abandonner le modèle d’une armée de volontaires pour que tout le monde puisse partager les risques et les coûts de la prochaine guerre.
Si le software est l’avenir du pouvoir étatique, l’infrastructure sur laquelle il repose n’en est pas moins matérielle. Déjà, le conflit avec l’Iran ou l’attaque contre le Venezuela montrent la nécessité impériale de contrôler les flux d’hydrocarbures. La même question se pose pour les métaux critiques impliqués dans la fabrication des microprocesseurs. Les guerres impériales devront être menées par nous tous et toutes, quitte à devoir mourir pour perpétuer le système qui nous exploite.
Si nos troupes ont besoin d’une meilleure carabine, nous devrions la construire; et la même chose s’applique aux logiciels. Nous devrions, en tant que nation, continuer de débattre sereinement de la pertinence des opérations militaires à l’étranger tout en demeurant immuables dans notre engagement envers ceux et celles qui risquent leur vie.
C’est l’intégration verticale, notamment avec la Conquête de l’Ouest, qui a permis au capitalisme américain de devenir la principale force économique mondiale dans la deuxième moitié du 19e siècle. La course des puissances européennes à la colonisation, durant la même époque, est en bonne partie une réponse à cette expansion fulgurante sur le continent américain. Le projet des nazis était de contrebalancer, quant à lui, les empires de la France et du Royaume-Uni en créant des colonies à l’Est qui permettraient d’assurer — pour l’Allemagne aussi — l’intégration verticale des entreprises (c’est un colonialisme intra-européen, comme le désigne l’historien Johann Chapoutot). Le projet impérial des technofascistes n’est pas foncièrement différent de celui des nazis et, tout comme ces derniers, il repose sur l’exaltation de la nation et du militarisme.
Ce point du manifeste suppose de construire des sociétés martiales où les modalités de la guerre seraient “débattues” (on ne sait trop comment), mais où la révérence envers l’ingénierie militaire empêcherait toute critique des fonds engloutis dans les systèmes de défense.
Les fonctionnaires ne sont pas nos prêtres. Toute entreprise qui traiterait ses employés comme le gouvernement traite les employés des services publics n’arriverait pas à survivre.
C’est Thomas Piketty qui nommait “gauche brahmane” (en référence à la caste de prêtres hindous) cette catégorie sociale qui représente l’élite intellectuelle des sociétés occidentales. Le lien entre prêtres et fonctionnaires n’est pas inusité. C’est particulièrement évident au Québec, où les services à la population ont migré des communautés religieuses vers l’État dans les années 1960. En France, Julien Benda, dans sa Trahison des clercs (1926), dénonçait la tendance des intellectuels de son époque à se détourner des “valeurs cléricales” du beau, du bien et du juste pour s’intéresser à la politique.
Que les sociétés occidentales aient, dans leur processus de sécularisation, donné les fonctions qu’occupaient les ordres religieux — souvent féminins — à une nouvelle catégorie sociale montre surtout qu’ils répondaient à des besoins : d’éducation, de soins, de contemplation, de réflexion morale et philosophique… Le processus de marchandisation, à l’origine du capitalisme, a encore beaucoup de difficulté à chiffrer la valeur d’échange monétaire de ces fonctions souvent impalpables. La haine du fonctionnaire, encouragée depuis des décennies par les médias de droite, naît de cette volonté de rattacher au marché ce segment de la population qui y échappe encore partiellement.
Nous devrions être beaucoup plus indulgents envers ceux qui s’impliquent dans la vie publique. L’éradication de tout espace de pardon — soit l’abandon de toute tolérance envers la complexité et les contradictions de la psyché humaine — risque de nous laisser avec des gens dont nous risquons de regretter la présence aux commandes de l’État.
Les lecteurs et les lectrices de longue date du Père Duchesne connaissent ses critiques à l’encontre de la mentalité carcérale dans les sociétés contemporaines, qu’il s’agisse de dynamiques sur les réseaux sociaux ou de systèmes étatiques comme la prison et l’appareil juridico-policier. Le caractère insidieux de toute critique de la “cancel culture” est que nous vivons effectivement dans des sociétés qui réifient les êtres humains pour les rendre désirables ou indésirables et que l’écosystème médiatique du clic accélère ce processus. Toutefois, le manifeste de Palantir ne s’intéresse pas aux “indésirables” créés par ce système. Il cherche surtout à défendre les puissants, à leur garantir des indulgences pour n’en accorder ensuite à personne. Venant d’une entreprise qui tire sa fortune de missiles balancés sur des Palestiniens accusés de terrorisme, cet “espace de pardon” est une sinistre farce.
La psychologisation de la politique moderne nous aliène. Ceux qui croient que la politique peut nourrir leur âme et leur identité (et qui s’identifient à des gens qu’ils ne rencontreront jamais) seront déçus.
Ce point est une critique ouverte des identity politics, mais il passe un peu vite sur le fait que tout le principe du manifeste est de défendre des politiques identitaires : occidentales, masculines et nationales. Comme l’expliquait Benedict Anderson dans son Imagined Communities (1983), le principe fondamental du nationalisme est justement de s’identifier à des gens que nous “ne rencontreront jamais”. En quoi cette logique serait moins “psychologisante” que celle des usual suspects (BIPOC, LGBTQIA2+, etc.) ? Même si on peut critiquer ces identity politics parce qu’elles sont néolibérales, contre-productives et éloignées de leur principe initial, à tout le moins leurs dommages sont pas mal moins grands que ceux causés par les différents nationalismes au fil des derniers siècles.
Notre société est trop fière dans sa hâte et se réjouit trop souvent de la chute de ses ennemis. La victoire sur un opposant devrait commander un moment de pause, et non pas de réjouissance.
Ce point, quelque peu mystérieux, semble reprendre une réflexion de L’Art de la guerre de Sun Tzu au sujet de la hâte et de la colère des mauvais généraux. Ce livre, devenu très populaire dans les écoles de commerce et chez les classes dirigeantes occidentales depuis au moins quatre décennies, n’est pas dénué d’intérêt, mais une partie de l’adhésion qu’il suscite dans les cercles du pouvoir vient des préjugés sur les orientaux et leur soi-disant “sagesse millénaire”. Nous comprenons, à la lecture du manifeste, que l’ennemi qui se dessine en filigrane est la Chine, dont le marché en expansion est dans une trajectoire de collision avec les ambitions impériales américano-occidentales. La taoïsme de bottine est, on l’imagine, une manière comme une autre d’endiguer ce nouveau péril jaune.
L’ère atomique tire à sa fin. Une nouvelle ère de dissuasion basée sur l’IA est sur le point de naître.
L’énergie atomique, à la différence de l’IA, était contrôlée par les États. Le Projet Manhattan, par exemple, était une création du gouvernement américain. S’il est difficile de se prononcer sur l’exactitude de la prédiction, le projet supposé par une telle transition est de faire passer les armées publiques dans le domaine privé. Ce phénomène est déjà à l’œuvre en Israël, véritable “start-up nation” militaire, où les fournisseurs de la défense jouent désormais un rôle accru dans la planification, l’organisation et l’exécution des opérations militaires.
Si l’on s’intéresse à la longue histoire, le recours à des armées de mercenaires a entamé un lent déclin avec la Guerre de Trente-Ans. C’est à partir de cette période, et surtout après la signature des traités de Westphalie en 1648, que les armées nationales contrôlées par l’État vont devenir la norme à travers l’Europe. Si le territoire national est le plus souvent exempt de mercenaires, le recours à des partenariats public-privés reste très populaire, notamment avec le régime des compagnies coloniales. La Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales (la VOC, pour les intimes) contrôlait, par exemple, sa propre marine de guerre, et est allée jusqu’à prendre possession de plusieurs forts portugais. La logique du Palantir, loin d’être une révolution, nous renvoie plutôt à la prise de contrôle de l’État et de sa force militaire par le nouveau régime des compagnies dans une sorte de mercantilisme renouvelé.
Les nazis ont suivi un processus analogue dans l’implication d’entreprises comme IG Farben, Krupp ou Siemens dans leur effort de guerre. Cette implication allait de pair avec le démembrement des structures de l’État (une réalité dont la notion de “totalitarisme” arrive mal à rendre compte) pour céder une grande partie de ses fonctions à l’entreprise privée. C’est ainsi que le peuplement des régions de l’Est, tout comme la solution finale, ont pu être coordonnés et organisés en partie par des fournisseurs privés. La proposition du manifeste s’inscrit donc dans une longue tradition de remplacement de l’État par des intérêts privés, qui va des compagnies coloniales jusqu’aux nazis.
Aucun pays dans l’histoire de l’humanité n’a fait avancer les valeurs progressistes autant que ce pays. Les États-Unis sont loin d’être parfaits, mais il est facile d’oublier qu’il existe plus d’opportunités que dans n’importe quel autre pays du monde pour ceux et celles qui ne sont pas issus d’une élite héréditaire.
Sortez le pygargue à tête blanche et le drapeau pour la photo : on comprend que le manifeste de Palantir invite ses lecteurs à être reconnaissants de ce que la nation leur offre déjà. À noter que ces valeurs “progressistes” se limitent à des opportunités d’ascension sociale. Pas question de redistribution, de progrès sociaux, d’avancées dans le monde du soin ou de la solidarité, le progrès célébré est celui des gagnants d’une soi-disant méritocratie américaine (ce qui tombe bien parce que ceux qui nous demandent de célébrer ce système s’adonnent à être en haut de la chaîne).
La puissance américaine a permis de maintenir une paix extraordinairement longue. Trop de gens ont oublié — ou peut-être pris pour acquis après presque un siècle de paix — que les guerres entre grandes puissances existent. Au moins trois générations (des milliards de gens : leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants), n’ont jamais connu une guerre mondiale.
Ce passage inquiétant laisse sous-entendre que la “guerre mondiale” est un aboutissement potentiel de la logique de Palantir. À l’aube de la guerre de 1914-1918, la Seconde Internationale a tenté une dernière fois de prévenir l’affrontement entre nations européennes. À l’époque, un certain Vladimir Lénine avait suggéré comme slogan : “Transformer la guerre impérialiste en guerre civile”. On comprend la logique publicitaire qui a voulu que ce slogan ne soit pas choisi : suggérer la guerre civile n’est peut-être pas très vendeur. N’empêche, à voir comment cette soi-disant élite se comporte aujourd’hui, il devient de plus en plus tentant de donner raison à ce bon vieux Lénine. Si l’alternative est une “guerre mondiale” entre grandes puissances (avec ce que cela implique de destruction prodigieuse et inédite), peut-être vaudrait-il mieux que nous nous chargions de couper court aux ambitions d’une élite qui nous entraine sur une trajectoire de collision entre les différents blocs politiques.
La castration militaire du Japon et de l’Allemagne doit prendre fin. Désarmer l’Allemagne était une surcompensation pour laquelle l’Europe paye aujourd’hui le prix fort. Une même passion performative pour le pacifisme japonais risque, si aucun changement n’intervient, de faire durablement basculer l’équilibre du pouvoir en Asie.
J’essaye de nuancer et d’éviter de tomber trop rapidement dans l’épithète “nazi” pour parler de ce manifeste, mais Alex Karp me rend la tâche difficile. Passons sur le fait qu’il amenuise les raisons historiques qui ont mené au désarmement de l’Allemagne pour nous intéresser au terme de “castration” (neutering, dans la version anglaise) utilisé dans le texte. La nature genrée du discours de Karp est à lire en filigrane dans l’exaltation de figures de la masculinité dominante : ingénieurs, militaires, hommes “complexes”… Il est, en ce sens, plutôt bien raccordé à l’imaginaire des tech bros de Silicon Valley, dont l’univers algorithmique est marqué par les différents avatars du virilisme contemporain.
Nous devrions célébrer les bâtisseurs qui investissent là où le marché ne va pas. La culture crache quasiment sur quelqu’un comme Elon Musk parce qu’il s’intéresse aux grands récits, comme si les milliardaires devaient rester dans leur champ et se contenter de s’enrichir… La valeur de ce qu’il a construit ou imaginé est essentiellement niée, même si elle luit sous le voile de réprobation qui le suit partout.
Palantir, en bon fournisseur de services, doit tout de même flatter ses commanditaires. La révérence à Elon Musk en dit un peu sur la stature d’homme providentiel qu’il peut encore avoir à Silicon Valley, mais elle en dit surtout beaucoup sur la nature du pouvoir américain, où la référence aux figures centrales de la révolution trumpiste fait désormais partie de l’arsenal des courtisans. Catherine Liu parle de “gangster capitalism” pour décrire cette logique où les figures du pouvoir deviennent des caïds qui soumettent le reste de la population à leurs caprices.
Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre les crimes violents. Bien des politiciens haussent les épaules quand il s’agit de parler de crime et refusent, de peur de déplaire à leurs donateurs ou à leur électorat, de prendre des décisions audacieuses pour tester de nouveaux systèmes qui permettraient de sauver des vies.
La logique “tough on crime” est une constante du discours conservateur depuis quelques siècles. La croissance fulgurante des villes, au tournant du 19e siècle, entraîne, par exemple, une série de paniques morales à propos du crime, qui seront attisées par la presse grand tirage qui commence à naître à l’époque. Aux États-Unis, des présidents comme Reagan, ou Nixon avant lui, faisaient déjà de cette approche un des piliers de leur discours. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir le manifeste aborder le problème des “crimes violents” (à noter qu’il n’est soudainement plus question de “pardon” quand il s’agit de pauvres ou de migrants qui commettent des crimes).
L’ennui c’est que les systèmes qui sont ceux de Palantir, et l’arsenal technopolitique qui les accompagne, suppose une régression sans précédent des droits individuels. Il était question, plus haut, des Lumières, mais les démocraties libérales ont des infrastructures légales et constitutionnelles qui se sont développées à une époque de lettres et de voitures à chevaux. La rapidité avec laquelle ces systèmes s’immiscent dans les moindres pores de nos vies devrait nous préoccuper, mais il serait possible de la limiter pour peu que les États jouent leur rôle de protection des citoyens et de leur vie privée. Le problème c’est que le manifeste de Palantir suggère exactement l’inverse : soit un démembrement de l’État pour laisser le champ libre au technopouvoir.
L’exposition sans vergogne de la vie privée des figures publiques chasse trop de gens talentueux du service gouvernemental. L’espace public est devenu si inclément — avec les assauts répétés contre ceux qui osent faire quelque chose d’autre que s’enrichir — que nous nous retrouvons avec des gestionnaires mous et inefficaces, des coquilles vides à qui l’on pardonnerait leur inefficacité si elles n’étaient pas aussi exemptes de toute conviction.
Il est surprenant que le PDG d’une entreprise dont le fond de commerce repose presque entièrement sur l’exposition de la “vie privée” de simples citoyens au bénéfice de structures de contrôle et de surveillance étatiques et para-étatiques arrive à se plaindre, dans un manifeste, de l’extimité imposée aux têtes dirigeantes.
Nous vivons dans une époque d’extrême transparence où l’omniprésence du Grand Autre détermine qui nous sommes et ce que nous valons sur l’échelle algorithmique. Le prolongement de cette logique de contrôle à toutes les sphères de la vie sociale devrait être dénoncé, mais encore une fois Alex Karp ne le dénonce que dans la mesure où cette logique affecte les puissants. C’est d’autant plus ridicule qu’il se fait le porte-parole de Silicon Valley dont l’immense fortune, dans les dernières années, s’est largement basée sur l’exposition de la vie privée, par la récolte de données et de contenus volontaires ou involontaires.
Les précautions que nous encourageons dans la vie publique sont corrosives. Ceux qui n’ont jamais tort ne disent jamais rien.
Vous le savez, chers lectrices et chers lecteurs : on ne peut plus rien dire. La censure existe, bien sûr, mais elle est encore une fois retournée par Karp, chez qui qu’elle viserait surtout les puissants. Aux dernières nouvelles, ceux et celles qui perdent leur emploi ou leur accès à l’espace social à cause d’une idée, d’une action malheureuse ou d’un mot ne sont pas au pouvoir. Cette réalité touche surtout les travailleurs et les travailleuses précarisés, pas les gouvernants.
L’intolérance envers la foi religieuse doit être combattue. L’intolérance des élites envers la religion est une preuve de plus que des projets politiques soi-disant inclusifs sont des chasses gardées.
Ce point est à comprendre en relation avec le suivant. Par “foi religieuse”, il est surtout question des différentes dénominations du christianisme. Ce mélange de religiosité, de nationalisme et de militarisme n’est pas neuf, mais il prend un caractère résolument antimoderne quand il est lu en parallèle avec le point 8 (celui qui accusait la fonction publique d’être le nouveau clergé). Comme je l’écrivais, les origines religieuses des rôles aujourd’hui associés à la fonction publique sont à comprendre dans le long processus de sécularisation de l’État moderne. Le manifeste de Karp propose de sabrer dans cet État pour redonner sa place à la religion, mais une religion à la carte, éloignée des structures de la société civile.
Certaines cultures ont produit de grandes avancées, d’autres sont réactionnaires et dysfonctionnelles. Toutes les cultures sont aujourd’hui présentées comme étant égales. La critique et les jugements de valeurs sont interdits. Ce nouveau dogme cache la réalité. Certaines cultures et sous-cultures ont produit des merveilles alors que d’autres demeurent médiocres, quand elles ne sont pas régressives ou carrément mauvaises.
La hiérarchisation des cultures a été abandonnée par les anthropologues et les chercheurs en sciences sociales parce qu’elle reposait sur des catégories souvent inopérantes dans le réel comme la race ou le degré de civilisation. Le mot “culture” voile la réelle nature du propos de Karp. Ce qu’il propose est un retour au racisme, qui permettrait le “jugements de valeurs” sur des “cultures” entières.
Nous devons résister à la tentation d’un pluralisme vide. Nous avons renoncé depuis un demi-siècle, aux États-Unis et plus largement en Occident, à définir nos identités nationales, tout ça au nom de l’inclusion. L’inclusion de quoi ?
C’est bien “quoi” (what) qui est écrit dans la version originale, et pas “qui”. Le manifeste conclut sur la logique d’ingénierie du départ : l’être humain étant réduit à sa fonction au sein de la nation. À quoi nous servent tous ces immigrants ? Le jugement implicite est qu’une certaine élite serait autorisée à la mobilité en fonction des avantages concrets qu’elle peut apporter au montage technocratique rêvé par Palantir. Tous les autres paysans devront se contenter de demeurer là où ils sont.
Le manifeste de Palantir suppose une ingénierie sociale fondée sur un modèle technocratique au sens fort, qui viendrait remplacer l’État au bénéfice de l’entreprise privée. L’alliage de nationalisme, de religion et de militarisme qui vient ensuite justifier ce modèle placerait les États-Unis (et leurs vassaux), sur une trajectoire de collision avec les autres blocs politiques. Le monde cauchemardesque que nous préparent les élites de Silicon Valley en est un de guerres, de surveillance, d’exclusion de masse et de pouvoir gangstérisé. Nous ne pourrons pas dire que nous ne sommes pas prévenus.
N’hésitez pas à répondre à ce message si vous avez des commentaires. Ils tombent de temps à autre dans la mauvaise boîte, mais je finis toujours par les retrouver.



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