
Le 27 août dernier, Donald Trump a publié une vidéo le montrant dans le Bureau Ovale avec une carte du Lac Ontario. “Tout ce que ça prend, c’est un bon stylo, et de l’intelligence”, explique le Président des États-Unis d’Amérique. Dans un geste théâtral, il entreprend ensuite de rayer le nom du Lac Ontario pour le remplacer par “Lake America”, nouveau nom officiel du 13e plus grand lac du monde. “Merci tout le monde, accueillez le nouveau Lac Amérique!” Cet enfantillage a suscité les moqueries de part et d’autre de la frontière, même chez certains des alliés les plus fidèles de Donald Trump. C’est le cas, par exemple, du commentateur politique Matt Walsh, qui a qualifié l’idée de “plutôt stupide” ou de Ben Shapiro qui a ironisé : “Tant qu’à faire”, a-t-il dit, “nous devrions rebaptiser la Lune, Lune d’Amérique”.
Au-delà du comique de la scène et des réactions, la performance ubuesque du Président Trump cache la réalité plus sinistre de la guerre tarifaire qui oppose les États-Unis et le Canada. Les spécialistes ont beau s’évertuer à nous montrer que cette guerre n’a aucun sens d’un point de vue économique, le problème est qu’elle semble en avoir un dans l’imaginaire trumpiste. Un peu comme l’Ukraine pour les Russes ou Taïwan pour la Chine, le Canada représente un contre-modèle pour les Américains. C’est un pays dont la culture — du moins anglophone — est en tout point similaire à celle au Sud de sa frontière, mais dont le modèle politique est différent. Ce grand voisin glacé est ainsi devenu un enjeu totémique depuis quelques années aux États-Unis. Pour les démocrates les plus progressistes, le Canada représente la preuve qu’un État social plus développé serait possible aux États-Unis. Pour la frange la plus à droite du parti Républicain — qu’elle soit conservatrice ou libertarienne —, le Canada doit absolument servir de contre-exemple, quitte désormais à le mettre à genoux pour avoir raison. Les Canadiens ont donc un problème majeur sur les bras, et ce problème ne tient pas qu’aux humeurs et aux bouffonneries de Donald Trump.
Le trumpsplaining, cette action par laquelle un commentateur explique l’actualité par les états d’esprits de Donald Trump, est très populaire par les temps qui courent. Si je dis “un” commentateur, c’est que je n’ai encore jamais vu de commentatrice s’adonner à cet exercice. À mon avis les hommes (je le sais, j’en suis un) ont toujours eu ce fantasme de l’homme fort, même quand ils se disent contre sa politique. C’est ce qui explique le mélange d’obsession et de fascination pour ces figures. Plusieurs jouissent plus ou moins secrètement de s’imaginer avec le pouvoir et l’impunité d’un Donald Trump. Un exemple de trumpslaining est (j’invente, mais vous reconnaîtrez) : “Monsieur Trump aime provoquer pour ensuite gagner des concessions”. Vous verrez encore TACO, pour “Trump Always Chickens Out”, qu’on pourrait traduire par “Trump A Toujours la Pétoche”, et bien d’autres exemples de psychologie du tyran qui se présente comme de l’analyse politique.
Oligarchie
Le problème de ce genre d’explication par la personnalité de Donald Trump, c’est qu’elle est aveugle au mouvement de fond qui a mené à sa prise de pouvoir. Les États-Unis ont rencontré une limite à leur expansion avec la Chine et le désastre écologique. Les inégalités générées par cette expansion au 20e siècle sont en train de devenir tellement criantes qu’une oligarchie émergeante cherche à continuer son ascension, quitte à ce que ce soit par le pillage et le vol (puisque la croissance réelle est paralysée), et aussi à se protéger de masses de plus en plus mécontentes. Nous sommes dans une phase de consolidation de l’oligarchie américaine, et cette consolidation ne peut se réaliser que par des démonstrations de force, aussi ridicules paraissent-elles.
Humilier le Canada fait partie de ces démonstrations de force, et c’est pour cette raison qu’une politique qui semble irrationnelle aux yeux de l’économie classique est pourtant parfaitement logique dans un monde d’oligarques. Les marxistes vous le diront, mais le capitalisme est, avant toute chose, une économie politique, c’est à dire qu’elle n’est jamais en-dehors du conflit social. Le néolibéralisme a pu donner l’impression que l’économie classique suffisait à expliquer les actions rationnelles des États pendant la deuxième moitié du 20e siècle, mais c’est que le partage des richesses permettait aux “classes moyennes” d’émerger et d’entretenir l’illusion d’un enrichissement collectif. Autrement dit, tout le monde aux États-Unis bénéficiait de l’ascension économique de l’après-guerre, même si elle n’était pas également répartie.
Conflit social
Dans un tel contexte, la tyrannie avait peu de sens. Les capitalistes s’enrichissaient, les pauvres aussi, quoique dans une moindre mesure. Les failles de ce système vont apparaître à l’interne avec le mouvement pour les droits civiques ou les révoltes étudiantes, et à l’externe avec la poursuite des mouvements de décolonisation, la défaite au Vietnam et l’émergence des pays de l’OPEP. Autrement dit, la tendance de fond, qui mène à Donald Trump, était déjà embryonnaire dans la présidence de Nixon, plus affirmée déjà dans celle de Reagan.
La chute de l’Union Soviétique et l’hégémonie américaine donne un répit au système oligarchique avec de nouvelles promesses d’expansion de l’Empire, mais les années 2000 confirment le déclin du paradigme néolibéral, son incapacité à générer assez de richesses pour se maintenir de lui-même. La crise économique de 2008 est le moment-clé de la crise structurelle de ce système, avec une appropriation sans précédent des ressources de l’État par les oligarques. J’écris “sans précédent”, mais j’entends ici sans précédent en Occident durant le 20e siècle. Les Russes ont connu ce même genre de sauve-qui-peut où les ressources de l’État ont été accaparées par des oligarques après 1991, avec les résultats qu’on connaît, et qui sont annonciateurs de la vague trumpiste.
Une colonie
Vous m’excuserez ce long préambule, mais c’est cette économie politique qui nous amène au Bureau Ovale et au trait de stylo de Donald Trump. Si l’on s’en fie au New York Times, les conditions que cherchait à imposer l’État américain au Canada étaient une atteinte directe à sa souveraineté : droit de regard sur la protection du français, sur les ententes signées avec d’autres pays, sur la vente des ressources naturelles. Signer cette entente revenait ni plus ni moins à accepter le statut de colonie.
Le Père Duchesne est une infolettre qui se moque souvent du Canada en l’appelant déjà sans broncher “une colonie”. Il y a une part d’observation réelle dans ce substantif : d’abord parce que l’autonomie économique et politique de la fédération canadienne est très limitée. Nous sommes forcés, par l’intégration de notre économie, à adopter des façons de faire américaines. Notre politique internationale est, à quelques détails près, calquée sur celle du géant voisin : appui aveugle à Israël, guerre au “terrorisme”, participation à l’OTAN… De colonie britannique à vassal de l’Empire américain, le Canada n’a jamais été un pays à proprement parler. Cela dit, il existe des degrés de souveraineté, et nous avons joui d’une relative autonomie en matière de gestion des affaires intérieures depuis 1867. C’est à ce peu de liberté que Trump s’attaque désormais, dans le but bien sûr de soumettre un voisin encombrant par sa manière d’exister.
L’exemple ukrainien
La guerre tarifaire est peut-être l’occasion d’obtenir l’indépendance du Canada, mais il y aura certainement un coût à cette lutte. Peu avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, en 2022, les Ukrainiens eux-mêmes ne croyaient pas qu’un peuple frère comme les Russes serait prêt à commettre un tel acte d’hostilité. Une bonne partie de l’Ukraine parlait russe, regardait la télé russe, avait la même religion que les Russes, quand ce n’était pas carrément de la famille en Russie… Je n’ai pas de boule de cristal qui me permette de dire où finira cette politique de l’humiliation, mais les précédents sont suffisamment inquiétants pour ne rien prendre à la légère. Évidemment, les enjeux géostratégiques et les tensions sous-jacentes ne sont pas les mêmes dans le cas canadien, ce qui tempère un peu le parallèle avec l’Ukraine, mais il faut se méfier de voir la proximité culturelle comme un gage de sécurité.
Renommer un lac, par exemple, est un acte d’appropriation qu’un peuple de colons devrait comprendre très clairement, nous qui avons rebaptisé un magnifique fleuve du stupide nom de Saint-Laurent (un saint mort grillé), parce que Jacques Cartier a eu le malheur d’atteindre l’embouchure (même pas de la découvrir, les Basques s’y rendaient déjà) le jour de la Saint-Laurent. Je parie également que les Autochtones ont ri quand on leur a annoncé la nouvelle. Voyez où ils en sont aujourd’hui.
Renommer
Plusieurs commentateurs ont souligné que le Lac Ontario a été baptisé Oniatari:io par les peuples iroquoiens qui habitent et ont habité ses rives, notamment par les Hurons-Wendat. La langue wendate comporte plusieurs caractéristiques fascinantes pour des locuteurs de langues européennes. Elle contient, par exemple, une multiplicité de déclinaisons du pronom “nous”. Il existe entre autres une forme duale (nous à deux), et une forme triale (nous à trois ou plus) et des variations inclusives et exclusives du “nous”, qui n’existent pas dans d’autres langues. Cette précision semble s’accorder avec ce que nous savons de l’organisation collective du peuple Huron, où l’individu n’était jamais tout à fait différencié de son groupe.
Le wendat est aussi une langue agglomérante, qui permet d’entrer toute une phrase dans un seul mot. C’est une langue où le féminin prime. La plupart des racines qui servent à constituer les mots sont de genre féminin, ce qui s’accorde également avec l’organisation matrilinéaire de leur société au temps des premiers contacts avec les Européens. Plus intéressant encore, il n’existe aucun superlatif en langue wendate. Il existe bien des manières de dire “petit” ou “grand”, mais il est impossible de dire “le plus petit” ou “le plus grand”, tant tout est toujours interrelié sans hiérarchie dans l’imaginaire huron. Le nom wendat du lac Oniatari:io, est ainsi formé de la racine -oniata-, qui concerne les lacs ou les plans d’eau pour donner “oniata-ri:”, le lac. Le “:”, signe bizarre pour nous, est tout simplement un marqueur de voyelle longue, on prononce donc “oniatarii”. Le terme io est quant à lui épithète de “lac” et signifie “grand” ou “majestueux”, mais certainement pas “le plus grand” ou “le plus majestueux”.
Ces particularités linguistiques sont amusantes dans la mesure où la langue de Trump représente l’exact opposé de tous ces partis pris. Elle n’est ni collective, ni féminine, ni dépourvue de superlatifs. Le lendemain de son annonce burlesque, le Président publiait une image sur ses réseaux sociaux montrant un classement des présidents américains, sous la ligne “Great”, il y avait Lincoln, Washington, Roosevelt… Tout en haut, trônait un seul président, “The Greatest” : Donald Trump. Ça non plus, il n’aurait pas pu l’exprimer en wendat.
Le Père Duchesne est une infolettre quasi hebdomadaire d’analyse historique et culturelle. Vous pouvez lire certains des textes précédents dans le livre Les Mauvais jours finiront, publié chez Lux en 2025.
Je viens également de faire paraitre un long reportage sur la généalogie et les tests génétiques dans le dernier numéro de Nouveau Projet.
J’ai aussi collaboré récemment (comme intervenant) à cet article d’Alexandre Shields sur les pigeons.


La digression linguistique à la fin est bien intéressante et fait sourire. Dire que la langue de Trump n'est pas "dépourvue de superlatifs" est toute une litote!
Par contre la périodisation économique me fait quelque peu tiquer. Ce qu'on appelle la période néolibérale, ce n'est pas du tout la période de l'après-guerre, à laquelle on se réfère généralement comme la période fordiste ou keynésienne. Le néolibéralisme est précisément le virage entrepris lorsque le modèle keynésien entre en crise au début des années 1970, et qui consiste moins à démanteler l'État social qu'à son noyautage en partenariats public-privés (à l'ordre du jour longtemps avant l'arrivée de Jean Charest!) qui permettent de maintenir les taux de profits en faisant absorber le principal des coûts par le public tout en laissant le capital privé empocher les bénéfices.
Ces distinctions ne sont pas inutiles: parce que c'est tout ce qu'on connus la génération des baby-boomers, la plus grosse génération démographique et de loin la plus riche de l'histoire, l'État social fordiste est souvent conçu à tort comme l'état normal du monde, alors qu'il est une anomalie sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Les surpplus sans précédents accumulés durant cette période ont ainsi fait croire à une proportion non-négligeable de la gauche que 1. l'État social avait définitivement résolu les contradictions du capitalisme et/ou que 2. l'embourgeoisement du prolétariat occidental le disqualifiait désormais en tant que sujet révolutionnaire. Ce qui a mené la gauche vers une conception confuse et nébuleuse de son rôle, qu'on peut qualifier de populiste, et qui persiste aujourd'hui, même si le virage néolibéral et la crise de 2008 aurait dû nous faire réaliser que, malgré les patines postmodernes autour de la prétendue "économie du savoir" ou du "capitalisme communicationnel", l'analyse marxienne du capitalisme demeure encore rigoureusement exacte.
Merci ! C'est excellent ✨️