Démocratie en quête d'espace
Les réflexions géographiques du Père Duchesne

Un article paru hier dans Le Monde présente une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications portant sur la montée du vote RN et la disparition des bar-tabacs1. Nous n’avons pas d’équivalent en Amérique mais, en France, le bar-tabac est un espace important de la culture populaire, qui fait à la fois office de bar, de lieu de rencontre, de tabac, de café et d’endroit où parier et jouer à la loterie. D’après l’article, c’est près de 18 000 de ces bar-tabacs qui seraient disparus entre 2002 et 2022. Le déclin est similaire pour les bars et bistrots. “De 200 000 cafés et bistrots en 1960, la France n’en compte plus que 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %, tandis que de nombreux services publics – bureaux de poste, gares… – ont été rationalisés, en particulier dans les espaces ruraux et périurbains.” Les chercheurs arrivent à établir un lien entre cette régression des lieux de socialité et le vote d’extrême droite.
En effet, c’est dans cet espace désocialisé que ce vote prend le mieux. Selon les propos du chercheur Hugo Subtil, rapportés dans Le Monde : “ce n’est pas la fermeture elle-même qui affecte immédiatement les comportements électoraux, mais l’accumulation lente de ses conséquences : la raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, la cristallisation progressive d’un récit de déclin qui peut nourrir un sentiment de relégation et finit par trouver son expression électorale”. Tout se passe comme si la raréfaction des lieux de rencontre invitait les individus à s’imaginer une société effrayante parce qu’ils n’arrivent plus à l’observer autrement que médiatisée par les différents intérêts qui se partagent les canaux d’information.
Les travaux du Centre pour la recherche économique et ses applications font écho à ceux menés par le sociologue Robert D. Putnam aux États-Unis il y a plus de deux décennies (je les ai souvent cités ici). Pour rappel, dans Bowling Alone (2000), Putnam s’intéresse à la disparition des lieux de socialité dans l’espace américain. Il en vient à montrer comment la baisse du “capital social” se généralise, au détriment de l’espace civique. L’exemple-phare de cette raréfaction des lieux de sociabilité — qui donne son titre au livre — est la hausse de la pratique du bowling en solo à partir des années 1970-1980. Le sociologue constate une baisse de fréquentation similaire dans les clubs, organisations religieuses et autres associations politiques ou autres.
Fascisation de l’espace
Putnam explique cette érosion par divers facteurs : le système économique qui augmente le temps de travail, l’éclatement de la famille nucléaire, l’étalement urbain — qui allonge le temps de transport et restreint les espaces publics —, la popularité de la télévision… Dans sa conclusion prémonitoire, Putnam s’inquiète de cette érosion de la société civile et du risque de radicalisation que cela pose. Il en vient alors à suggérer un ensemble de solutions urbanistiques et politiques au problème.
Vingt ans plus tard, ce désir de réforme semble un peu candide. Au travers ces passages trop pétillants pour notre époque, il en vient tout de même à glisser ces trois phrases : “Créer (ou recréer) le capital social n’est pas une tâche simple. Ce serait plus facile s’il y avait une crise nationale, comme une guerre, une crise économique ou un désastre naturel. Pour le meilleur et pour le pire, l’Amérique, à l’aube du siècle nouveau, ne fait face à aucune crise aux effets galvanisants2”. Et si cette crise était la nôtre ?
L’exemple de Minneapolis
Je parlais, cette semaine, avec un ami du Père Duchesne qui habite Minneapolis et qui s’implique beaucoup dans le mouvement de contestation contre les descentes d’ICE. Ce qu’il avait à dire devrait nous animer un peu. Cet ami a longtemps été un “Wobblies” (c’est le nom qu’on donne aux Industrial Workers Of The World, un syndicat international de travailleurs très militant). Autrement dit, il n’est pas à sa première expérience de manifestation à Minneapolis, et il avoue ne jamais avoir vu ce degré d’organisation de la société civile. Il y a une chaîne de commandement, une division des tâches dans des groupes Signal, des structures qui se sont mises en place pour noter les plaques, documenter les abus, mobiliser, occuper l’espace… Oubliez les nouvelles tapageuses, ce que le trumpisme est en train de créer à Minneapolis, c’est l’organisation de la résistance.
Avoir lieu : le français a cette magnifique expression pour signifier que quelque chose a existé. Ça a eu lieu. Pour que la société existe, elle doit, elle aussi, avoir lieu. Le géographe Henri Lefebvre l’avait bien vu venir quand il mettait de l’avant le “droit à la ville” dans un texte publié peu avant Mai 683. À la fin de ce texte, Lefebvre oppose les “Olympiens de la nouvelle aristocratie bourgeoise” qui “n’habitent plus” aux travailleurs enchaînés à la ville sans pouvoir en profiter. Le problème que Lefebvre dénonce déjà à l’automne 1967 s’est radicalement amplifié, sur fond de désindustrialisation, de muséification des centre-villes, de crise du logement… Et maintenant, ICE, à Minneapolis, vient ajouter à ce calvaire l’occupation paramilitaire des espaces publics et privés.
D’Epstein à l’espace social
La publication récente d’une nouvelle fournée de documents entourant l’affaire Jeffrey Epstein est une porte grande ouverte sur la vie des “Olympiens de la nouvelle aristocratie bourgeoise”. Entre la Floride, Paris, Little Saint-James, Epstein possédait une des plus grandes maisons de Manhattan, située sur la 71e rue à deux pas de Central Park4. Les emails qu’il échangeait avec les puissants de ce monde témoignent d’une classe en perpétuel déplacement, passant d’un fuseau horaire à l’autre. Dans un de ces emails, d’ailleurs, le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, fait la promotion de son île du Pacifique, qu’il venait tout juste d’acquérir. Ces gens qui possèdent des îles, dissertent sur l’avenir du monde avec pas mal de fautes et l’acuité intellectuelle d’enfants de 12 ans (au revoir, la méritocratie…), habitent à la fois partout et nulle part.
Le système qui les maintient en place est toutefois le même qui détruit l’espace civique, allonge les trajets, rend l’espace urbain inhabitable. Comme le notait l’historien britannique Eric Hobsbawm en 1987, la ville a été le haut lieu de la formation d’une conscience de classe ouvrière dans la deuxième moitié du 19e siècle5. C’est à partir des usines, des quartiers ouvriers, des clubs, des bars et des pubs, qu’a pu s’organiser un mouvement ouvrier qui, s’il a rarement été révolutionnaire, a tout de même remporté de sérieuses batailles au 20e siècle. La régression de ces acquis correspond au moment où les grandes villes se vident de leurs travailleurs pour les envoyer en banlieue. La classe d’Epstein a été la principale bénéficiaire de cette régression des espaces d’organisation démocratique.
Comme le montre l’exemple de Minneapolis, la capacité des citoyens de lutter contre l’envahissement de leur espace a le potentiel de renverser cette régression qui s’étale sur plusieurs décennies. L’urbanisme, l’organisation de nos villes, de nos campagnes, de nos habitations, de nos espaces de socialité ne pourront pas se refaire en un jour, mais nous devons réaliser comment ils ont contribué à la destruction du lien social qui permet aujourd’hui la montée du fascisme. La démocratie n’est pas un concept abstrait, garanti par des droits descendus du Ciel. Elle doit avoir lieu pour exister.
Camille Bordenet, “La disparition des bars-tabacs, lieux de sociabilité, nourrit la progression du vote RN, selon une étude”, Le Monde, 2 février 2026, [lien].
Robrt Putnam, Bowling Alone: The Collapse And Revival Of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000, p. 411.
Eric Hobsbawm, “Labour In The Great City”, Politics for a Rational Left: Political Writings 1977-1988, London, Verso Books, 1989, p. 143-157.


Ta réflexion est stimulante. Je fais plein de liens avec ce que j'ai observé en Italie : disparition progressive des petits bars (remplacés par des bars branchés), des librairies conviviales, des bureaux de tabac, des «case del popolo». La gentrification y est pour quelque chose, de même que l'aménagement des villes importantes en fonction du tourisme, un tourisme organisé en «circuits» qui écartent de la donne la rencontre avec l'habitant. Ce dernier est relégué dans les marges, les quartiers strictement résidentiels. Les discussions passionnées au comptoir d'un café se font de plus en plus rares. Les activités sociales (même la visite de musées) sont devenues de plus en plus compliquées et exigent de lourds préparatifs et des dépenses conséquentes.
Au Québec, cela fait un bout de temps qu'on observe la disparition des clubs, ces bars où pouvaient se produire des artistes émergents ou peu connus. Même les discothèques ont tendance à disparaître. Ton article expose bien les conséquences sociales et politiques de la disparition de ces lieux de socialisation. Les causes, elles, demeurent multiples : gentrification, mais aussi l'isolement qu'entraîne l'isolement dans des bulles de communication (chacun le nez plongé dans son cell), une économie qui favorise les grosses chaînes au détriment des indépendants, et puis toutes ces évasions (voyages, spas, les îles...) qui encouragent le repli dans un cocon bien aménagé.
Intéressant d'observer, à la lumière du diagnostic de Putnam sur l’érosion de ces espaces de sociabilité ordinaire, comment le recrutement des agents de l’ICE s’opère en partie dans des lieux qui portent la marque de cette érosion. L’agence, si je ne me trompe pas, a diffusé ses annonces auprès d’hommes fréquentant des combats de l’UFC, des courses NASCAR, des salons d’armes à feu et d’autres espaces où la virilité, l'hostilité et la force sont valorisées; très loin des sociabilités horizontales prônées par Putnam.